Des professeurs des écoles en attente de mutation qui dénoncent le système injuste de mutation. NOUS REJOINDRE OU NOUS CONTACTER : collectifmuteznous@gmail.com
Les « Mutez-nous ! » : de quoi parle-t-on concrètement ?
Je suis le compagnon d’Elsa BASDEVANT, professeur des écoles qui campe devant le Rectorat de Bordeaux pour obtenir son intégration dans le département des Landes, une des « Mutez-nous ».
Je souhaite vous apporter quelques éléments permettant de mieux comprendre la situation de ces mères de familles et leur état d’esprit.
Tout d’abord, il ne s’agit pas d’un mouvement d’humeur : depuis un an, patiemment, elles n’ont cessé d’interpeller l’administration académique, mais aussi leur syndicat respectif sur le problème rencontré. Malheureusement sans aucun résultat.
C’est donc au bout de leur détresse, et après s’être connectées via Internet, qu’elles ont décidé d’une telle action pour pointer ce qu’elles vivent comme une injustice (et qui l’est réellement).
Elles ne demandent pas un passe-droit ou de « doubler » les autres collègues, elles réclament juste que soit corrigée une faille du barème des mutations, quitte à bousculer (à la marge toutefois) les « contraintes budgétaires » évoquées par les autorités académiques.
En effet, ces mères de familles, affectées dans des départements lointains, obligées d’interrompre leur métier, ne sont pas « compétitives » à la grande loterie des permutations informatisées.
Prenons un exemple chiffré que je connais bien : Elsa, ma compagne, professeur des écoles depuis 2001, en poste dans le Val d’Oise, s’est mise en congé parental puis désormais en disponibilité, afin que toute la famille (3 jeunes enfants alors âgés de 1 à 8 ans) puisse déménager lorsque j’ai trouvé un nouvel emploi dans les Landes. Inscrite aux permutations informatisées, elle présentait en 2009 un barème de 235,5 points. En 2010, son barème est de 241,50 points : 33 (échelon) + 150 (rapprochement de conjoint) + 45 (3 enfants) + 8,5 (ancienneté de services) + 5 (renouvellement de premier vœu).
Parallèlement, un jeune collègue sorti en 2008 de l’IUFM de Bordeaux, qui souhaite (légitimement) rejoindre son proche département des Landes et qui a pris soin de se pacser dispose dès 2010 d’un barème de 377 points : 22 (échelon) + 150 (rapprochement de conjoint) + 200 (deux années de séparation effective) + 5 (renouvellement de premier vœu).
Soit 135,5 points d’écart !
Et le pire c’est qu’elle ne peut guère espérer mieux pour les prochaines années, seulement 5 points supplémentaires par an qui ne donnent guère plus de chance pour autant. Ainsi, si l’on prenait le barème en considération, en 2009 ma compagne figurait au 18ème rang des demandes d’INEAT pour les Landes. En 2010 elle a rétrogradé à la 19ème place !
Tiens, allons plus loin… notre dernière fille, 3 ans bientôt, imaginons-la enseignante masteurisée en 2030 (faut bien rêver). Eh bien, à ce rythme-là et si rien ne change, en 2032 la fille aura encore 25 points de plus que la mère. Tout est dit de l’absurdité de la règle en vigueur !
La seule alternative, pour capitaliser des points de séparation effective, c’est le pari d’une vie séparée, à 800 km de Tarnos où nous résidons. Certain(e)s professeurs des écoles se résolvent à ce choix : toutes évoquent des conséquences très traumatisantes pour leurs enfants et leur famille. Toutes évoquent aussi la difficulté à exercer pleinement leur métier, à être l’enseignante disponible à 100% qu’attendent les parents d’élèves. En d’autres termes, c’est aussi la qualité du service public qui s’en ressent.
Lorsque le nouveau système de mutations a été inauguré, les syndicats s’étaient vivement élevés tant sur le fond que sur la méthode. Critiques ô combien justifiées au vu du résultat : le taux national de satisfaction des demandes de rapprochement de conjoint n’a guère évolué (stable autour de 65%) alors qu’il s’agissait du principal objectif de la réforme. Mais surtout, l’expérience montre que ce système s’avère bien discriminant vis-à-vis de certains personnels comme j’ai tenté de vous l’expliquer, exemple chiffré à l’appui.
Ce qui pose d’autant plus problème, c’est qu’auparavant les commissions paritaires permettaient de réguler les choses, d’adoucir le verdict des permutations en évaluant les situations familiales et sociales. Force est de constater qu’elles ne jouent plus ce rôle, du moins en Aquitaine, du fait des logiques budgétaires et comptables qui prévalent aujourd’hui.
Alors que faire ? Rester à la maison ronger son frein avec un terrible sentiment d’inutilité ? Regarder avec hantise les années blanches défiler et la retraite s’éloigner ? Accepter le diktat des politiques de restrictions budgétaires alors que l’école a tant besoin d’enseignants ?
Dans la grisaille d’une France qui trop souvent banalise l’injustice, permettez-moi de trouver profondément sain et salvateur que certaines aient pris la lutte.
Il ne s’agit pas de jouer les uns contre les autres. Tous et toutes doivent pouvoir muter, se déplacer, vivre au plus près de la vie souhaitée, et le plus vite possible.
Mais que des personnes particulièrement discriminées finissent par dénoncer publiquement ce barème des mutations, voilà qui va peut-être permettre d’en corriger les dysfonctionnements et donc chaque année d’améliorer la vie de centaines de professeurs des écoles.
Les « Mutez-moi ! » ne demandent ni aumône, ni passe-droit. Elles demandent que soit mis fin à une faille qui les pénalise lourdement. Que soit revu le système des mutations, qu’il intègre la notion de distance, qu’il prenne mieux en compte la famille notamment en augmentant le nombre de points par enfant. Et enfin, qu’un conjoint contraint d’interrompre son activité continue de capitaliser des points de séparation effective afin de ne pas subir la double peine.
Enfin, elles demandent que cette injustice soit réparée non pas pour 2011, mais immédiatement : qu’elles puissent retrouver dès cette rentrée le métier qu’elles aiment passionnément.
Après deux années d’attente, d’angoisse et de gâchis, après ces deux années longues et difficiles, pardonnez-moi de formuler l’espoir fou que leur situation puisse être réglée rapidement, simplement, définivement.
En toute humanité.
Yann BOUVIER